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Chroniques francophones

Si la rivière des Français nous était contée

19 mars 2017

Il est le seul témoin encore actif de l’exploitation intensive des forêts de la rivière des Français (Ontario). Construit en 1875 à l'entrée principale de la rivière, il guidait les bateaux de la baie géorgienne jusqu'aux deux scieries du village ouvrier tout proche. Pour ce petit phare, l’épisode industriel fut pourtant de courte durée. Dans les années 1910, les ressources de bois facilement exploitables étaient épuisées et la pollution causée par la sciure de bois empoisonnait les pêcheries de la baie géorgienne. Le village fut définitivement abandonné et devint un village fantôme. L’exploitation forestière se déplaça plus au sud, où l’arrivée récente du chemin de fer rendait le transport du bois plus rentable.


Photo : Réseau des rivières du patrimoine canadian
Forêts de pins bordant les berges de la rivière des Français

Aujourd’hui, le petit phare est toujours le gardien de la rivière des Français, cette voie navigable séculaire alors meurtrie, mais maintenant régulée et protégée. Écoutons-le maintenant, le petit phare. Il nous raconte l'histoire des habitants de la rivière bien sûr, mais il évoque aussi l'histoire de ses voyageurs, car il a un secret : la nuit tombée, il entend les voix de la rivière…

« J'ai été effrayé par la frénésie mercantile des hommes, qui a blessé la rivière des Français pour longtemps. Certes, la nature a repris ses droits, mais presque tous les vieux arbres ont été abattus et les nouveaux arbres sont encore bien jeunes. Maintenant, l'horizon n'est plus le même… Et pourtant, je suis toujours là, le feu bien actif, plein d'espoir pour l'avenir de la rivière. Je vais vous expliquer pourquoi… »

« En 1910, après trente ans d'exploitation forestière, j'ai bien vu que le premier cri d'alarme ne venait pas de la forêt, mais de la pêche commerciale. Les pêcheurs de la baie géorgienne voyaient décliner leurs stocks de poissons et s'étaient mis à protester auprès des autorités provinciales. C'est le choc salutaire qui conduisit l'Ontario à voter l'une des toutes premières lois de protection de la nature dans l'histoire du Canada. La principale compagnie d'exploitation forestière de la rivière, la Ontario Lumber Company, dut payer une forte amende pour avoir dépassé les rejets de sciure autorisés. Ce fut pour elle un coup d'arrêt fatal, alors que l'activité de la rivière commençait déjà à évoluer en profondeur, pour un avenir meilleur… »


Photo : Ontario's Historical Plaques
Route de l'Ouest en canot

« Il faut réaliser à quel point la configuration du lieu est si particulière. La rivière des Français traverse les sols rocheux du Bouclier canadien. Elle forme un long corridor ramifié de 110 km parsemé de rapides, de chutes, de gorges et de lacs. Ce formidable espace naturel était parfaitement adapté aux activités récréatives, mais il fallait un événement déclencheur pour que le tourisme prenne son essor... Ce fut l'arrivée du tout premier train d'Ottawa en gare de North Bay, sur la rive nord-est du lac Nipissing, en décembre 1882. Ensuite de nouvelles lignes ferroviaires relièrent Toronto à North Bay (1886) puis Toronto à Sudbury (1908)… »

« Très vite aussi, des colons ont afflué au nord de la rivière, où des terres étaient cultivables, et parmi eux figuraient beaucoup de Canadiens français. C'est à cet endroit que sont nées les petites villes d'Alban, Noëlville et Monetville qui forment aujourd'hui la municipalité bilingue de la rivière des Français. En 1986, la rivière des Français a été la première rivière désignée du patrimoine canadien et en 1989 le parc provincial de la rivière des Français a été créé. Je suis heureux que cette voie navigable historique, qui traverse les réserves des Premières nations ojibwées, soit maintenant protégée… Mais la nuit vient de tomber et il est temps pour moi de prêter l'oreille : j'entends maintenant les voix de la rivière… »

Le petit phare s’est plongé dans un silence respectueux et n'en dira pas plus, mais qu’on se rassure, la mémoire de la rivière est bien gardée ! Le centre d’accueil de la rivière des Français se trouve le long de la route 69, tout près d’un pont suspendu qui offre des vues magnifiques sur la rivière. Conçu en partenariat avec les Premières nations, inauguré en 2006, le bâtiment a reçu en 2010 une médaille du Gouverneur général en architecture du Canada. Ce prix récompense la parfaite harmonie du bâtiment et de son décor intérieur avec le milieu naturel environnant et l’histoire des peuples autochtones et des voyageurs de la rivière.


Photo : RAIC Architecture Canada
Centre d'accueil de la rivière des Français

Nous y voilà, car outre la géologie et l’écologie de la rivière, le centre d’accueil met en valeur son histoire multiculturelle par l’exposition permanente Les voix de la rivière. Voici enfin les traces de ces premiers explorateurs, missionnaires et marchands de fourrures français qui ont emprunté la rivière ! C’est à leur contact que la vie des peuples autochtones a été profondément transformée. Ce sont aussi ces Français qui ont désigné la rivière sous son appellation actuelle.

Si la rivière des Français nous contait l’histoire de ses voyageurs… à nous aussi?

Jean-Marc Agator

Documentation :

À propos de l'auteur

Ingénieur français de la recherche publique dans le domaine des nouvelles technologies de l’énergie, Jean-Marc Agator est aussi passionné par l’histoire du Canada et des communautés francophones d’Amérique du nord dans toute leur diversité culturelle. Il est l’auteur du site internet Chemins de la Francophonie où il souhaite faire partager sa passion aux internautes à travers des articles destinés à un large public francophone.

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