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Chroniques francophones

L'étonnante histoire francophone de Fort Pierre


Crédit photo : South Dakota Tourism

14 octobre 2016

La petite ville de Fort Pierre (2 100 habitants) est située sur la rive ouest de la rivière Missouri, à la confluence de la rivière Bad, dans le Dakota du Sud. L'origine de la ville remonte au premier tiers du 19e siècle. A cette époque, les explorateurs et les marchands de fourrures avaient constaté que cette charmante plaine, située en territoire sioux en bordure de rivière Missouri, était parfaitement adaptée au commerce des fourrures.

Et c'est bien un marchand de fourrures, un franco-américain, Pierre Chouteau Jr., qui fut à l'origine de Fort Pierre et de la colonisation euro-américaine à cet endroit. Mais il ne pouvait pas savoir qu'au 18e siècle, des explorateurs francophones, les tout premiers Européens, avaient déjà séjourné au même endroit. Que s'est-il passé? Pourquoi la trace de cette présence francophone ne fut-elle découverte qu'il y a un siècle, en 1913? Quelle est cette étonnante histoire francophone de Fort Pierre? 

En 1832, Pierre Chouteau Jr. dirigeait à Saint-Louis les opérations de la puissante American Fur Company dans la haute vallée du Missouri. La compagnie y employait plusieurs centaines d'hommes, en grande majorité des engagés, rameurs et hivernants de langue française. Cette année-là, Pierre Chouteau Jr. fit construire un poste de traite fortifié, auquel il donna son nom, à environ 4 km au nord de l'embouchure de la rivière Bad. Il s'agissait de remplacer le fort Tecumseh, construit en 1822 plus près de l'embouchure, qui était menacé par les inondations du Missouri. L'histoire a retenu qu'un premier fort avait déjà été construit en 1817, près de l'embouchure, mais abandonné en 1820 à cause des fréquentes inondations.

Le fort Pierre Chouteau fut un poste commercial important et stratégique pour la compagnie. Pendant 25 ans, il fut le poste de traite principal pour les bandes sioux de la région (Tetons, Yanktons, Yanktonais, Santees…). La « robe » de bison avait alors remplacé la peau de castor comme produit phare dans les échanges. L'activité de ce fort fut le vrai point de départ d'une colonisation euro-américaine continue à cet endroit où la ville de Fort Pierre emprunta le nom du fort.

Bien plus tard, en 1913, un groupe d'écoliers de Fort Pierre découvre par hasard, sur une colline de la ville, un étonnant objet, enfoui dans le sol depuis plus d'un siècle et demi, qui constitue aujourd'hui l'un des monuments les plus précieux de l'histoire de l'Ouest américain. De quoi s'agit-il? Il faut pour cela remonter aux explorations du Canadien-français Pierre Gaultier de Varennes et de la Vérendrye et de ses fils, à partir des années 1730, qui furent les premiers Européens à ouvrir des routes commerciales au nord-ouest du lac Supérieur.

En 1742-1743, deux des fils La Vérendrye, Louis-Joseph et François, entreprirent une expédition mémorable dans le sud-ouest, à partir du fort La Reine (situé au sud du lac Manitoba), où ils rencontrèrent diverses nations indiennes (Mandanes, Corbeaux, Arikaras…). Ils atteignirent les Black Hills, dans l’actuel Dakota du Sud, puis séjournèrent en mars 1743 dans un village arikara, au bord de la rivière Missouri, avant de prendre le chemin du retour. Louis-Joseph enfouit alors sous terre, en guise de témoignage, à l'insu des Arikaras, une plaque de plomb portant sur un côté une inscription latine qu'on peut traduire ainsi : « L’an 26 du règne de Louis XV. Pour le roi, très illustre seigneur. Par Monsieur le Marquis de Beauharnois, 1741. Placé par Pierre Gaultier de Laverendrie ». Sur l'autre côté, les noms des deux frères et de leurs deux compagnons français avaient été gravés à la hâte.

Les deux frères espéraient-ils revenir sur place? Malheureusement, ils ne purent jamais concrétiser les formidables opportunités commerciales créées par leur amitié avec ces nouvelles nations indiennes inconnues jusqu'alors. Le village arikara était situé sur le site de la ville de Fort Pierre et la plaque de plomb resta enfouie sur une colline du site jusqu'en…1913! Il s'agit du tout premier témoignage écrit de la présence européenne dans le Dakota du Sud.

Aujourd'hui, la ville de Fort Pierre s'apprête à commémorer le bicentenaire de sa naissance (1817-2017). Le site La Vérendrye et le site du Fort Pierre Chouteau, tous deux National Historic Landmark, sont les deux témoins de l'étonnante histoire francophone de la ville.

Jean-Marc Agator

Documentation :

  • Gilles Havard, Histoire des coureurs de bois, Amérique du Nord, 1600-1840, p.386 (Carte de l'Ouest des chasseurs, 1ère moitié du 19e siècle), pp.388-391 (Les engagés du haut Missouri), Les Indes savantes, Paris, avril 2016.
  • South Dakota State Historical Society, Archaeological Research Center, Research Report n°3, The 1997-2001 Excavations at Fort Pierre Chouteau, volume 2 "Material Culture", pp.267-271 (Historical Background, Fur Trade Society), 2010.
  • Dictionnaire biographique du Canada, Louis-Joseph Gaultier de la Vérendrye.
  • Western South Dakota, North American Forts, 1526-1956.

À propos de l'auteur

Ingénieur français de la recherche publique dans le domaine des nouvelles technologies de l’énergie, Jean-Marc Agator est aussi passionné par l’histoire du Canada et des communautés francophones d’Amérique du nord dans toute leur diversité culturelle. Il est l’auteur du site internet Chemins de la Francophonie où il souhaite faire partager sa passion aux internautes à travers des articles destinés à un large public francophone.

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